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Si nous nous réjouissons aujourd’hui des magnifiques peintures murales qui ornent les murs de l’église Saint-Martin de Grosrouvre, c’est bien entendu grâce au talent du peintre versaillais Pierre-Léon Dusouchet. Mais sait-on suffisamment que le véritable instigateur de ce gigantesque projet est l’Abbé Pascal, curé de Grosrouvre de 1909 à 1932 ?

Après s’être attachée à mener à bien la restauration de ces peintures murales, l’association des Amis de Grosrouvre tient à rendre hommage aujourd’hui à celui qui a voulu embellir son église, comme il le dit lui-même avec simplicité dans un courrier du 16 mai 1930 : « Je me suis proposé de rendre l’église plus accueillante et d’enlever aux murs intérieurs leur nudités ». Eh bien, merci Monsieur l’Abbé, non seulement votre église, notre église est devenue ainsi plus accueillante, mais vous avez réussi à nous transmettre, au fil du siècle écoulé, une synthèse accomplie des préoccupations religieuses et artistiques des années 20 si chères à Maurice Denis et à Paul Sérusier.

Ce décor, l’Abbé Pascal l’a en effet voulu personnellement, autant pour l’édification morale de ses ouailles que pour laisser un témoignage artistique de son époque :  »Le but était de donner l’impression de simples tentures appendues aux murs, résumant la vie chrétienne et les travaux champêtres de la population de Grosrouvre » précise-t-il encore. Cet exemple restera finalement un témoignage unique du renouveau de l’art sacré en ce début du 20ème siècle.

Voici ce que nous apprend Marcelle Tynaire après le décès subit de l’Abbé Pascal en juillet 1832 :
Ces fresques charmantes par la composition et l’harmonie sont l’oeuvre de M. Dusouchet, et certaines parties décoratives, les belles bordures ornementales, des fonds, le panneau de la chaire, les grandes figures du porche sont dus à un autre artiste qui s’est modestement effacé et n’a voulu être qu’un collaborateur anonyme: l’Abbé Pascal, curé de Grosrouvre.
C’est lui qui a rêvé, inspiré, et réalisé, sans grands moyens, par un miracle de volonté et de patience, cette décoration de sa chère église. Il n’était pas de Grosrouvre. Il y était arrivé de son Auvergne natale, homme dans la force de l’âge, robuste, calme, tenace, avec un beau masque romain qui le faisait ressembler, disions-nous, à un centurion converti. La paroisse n’était pas riche, mais cet Auvergnat ne cherchait pas à gagner. L’argent n’était pour lui qu’un moyen de créer de la beauté pour la gloire de Dieu et la joie des hommes. Il donna son coeur à son église qu’il appelait son épouse. Il travailla sans cesse à l’embellir. Les lustres manquant, il en fabriqua d’admirables avec des cercles de tonneaux, du lierre et des bougies, Les murs étaient nus, il les couvrit de guirlandes qu’il faisait lui- même. Il voulut que les cérémonies fussent nobles dans leur simplicité, car il avait trop de goût pour ne pas respecter, en toutes choses, le caractère rustique et naïf de l’église et du pays. Son zèle gagna les artistes qui habitaient autour de Grosrouvre. Les musiciens et les chanteurs furent heureux d’offrir leurs instruments et leurs voix, et les gens du lieu, naguère indifférents par ignorance, commencèrent à être fiers de leur église et de leur curé.

D’après divers témoignages recueillis dans les années 80, c’est en effet une véritable bande d’amis qui s’organise pour venir donner un coup de main au peintre Dusouchet:
Quand l’Abbé Pascal lance l’idée de décorer les murs de l’église, la surface à couvrir d’après les esquisses de Dusouchet est énorme. Les amis peintres se mobilisent. Louis Tynaire, le grand portraitiste, peintre du prince de Monaco, vient en voisin comme Henri Le Fauconnier, artiste reconnu , à la grande barbe rousse, qui a son atelier en face de l’église dans la « maison du pendu ». Les plus jeunes s’engagent aussi dans le projet avec enthousiasme , ainsi Virginie Schildge qui créera le Salon des moins de 30
ans, Yvonne Dupont, originale et talentueuse, ainsi que leur ami Roger Bezombes et sa femme Hélène d’Oriencourt.
Ils arrivent leur boîte de couleur en bandoulière, un panier à provisions rempli de cidre et d’un gros cake « fait à la maison « . Vêtus de longues blouses blanches, ils jouent les petites mains sur les échafaudages sommaires construits avec deux échelles doubles et une planche !
La suite de l’hommage posthume de Marcelle Tynaire confirme cette ambiance :
Le presbytère s’ouvrait à tous. On y trouvait une magnifique bibliothèque, des collections d’estampes, des journaux et les revues d’art, et le franc, cordial, généreux accueil du curé qui n’était pas avare de ses trésors et les prêtait à ses amis. Que de fois j’ai fait des emprunts à cette « librairie » si variée, qu’on n’aurait certes pas soupçonné chez un curé de campagne !
L’ Abbé Pascal était un érudit. Élève de l’école du Louvre, il avait de grandes connaissances archéologiques. Mieux encore, il était artiste-né, peintre solide et puissant, avec un détachement singulier des petites ambitions et des petites vanités qui gâtent de beaux talents. La peinture, l’archéologie, la décoration occupaient ses loisirs sans rien ôter aux devoirs de son ministère. Elles participaient même à ce ministère puisqu’elles l’aidaient à tourner vers le Dieu qu’il servait des esprits et des coeurs qui croyaient en être bien loin.
C’est donc dans ce contexte d’émulation intellectuelle et culturelle que Abbé Pascal a conçu et réalisé son grand dessin pictural au début des années 20, son inspiration ayant été profondément marquée par l’hécatombe de la Grande Guerre et plus précisément par la perte de son neveu Félix Pascal, sergent tombé sur le front de la Somme à la fin de l’année 1916. En témoignent notamment les grandes figures du porche consacrées aux valeurs patriotiques, le soldat portant le grade de sergent dans l’une des processions du porche, l’Agneau Pascal qui se trouve dans la nef ainsi que le très original monument aux morts érigé dans le cimetière, lequel, au lieu de mettre en valeur les symboles guerriers habituels, représente au contraire une simple paysanne en sabots accablée de chagrin.

L’Abbé PASCAL
1867 – 1932

André Pascal est né le 10 juin 1867 à Vourzac, hameau de Sanssac- l’Église ( Haute-Loire ) où son père est propriétaire-exploitant et maire de la commune. L’enfant fréquente d’abord l’assemblée du village où une béate lui enseigne les premiers rudiments de calcul et d’écriture, avant de devenir pensionnaire au petit séminaire de la Chartreuse et d’être ordonné au Puy le 30 mai 1893 à l’âge de 26 ans. C’est alors qu’il devient professeur à la Chartreuse, sans doute d’art religieux et dessin, tout en remplissant des fonctions de surveillant.
En 1897, il a 30 ans lorsqu’il monte à Paris suivre les cours de l’école du Louvre, il loge à cette époque au 24 rue Bonaparte. Sa thèse fort remarquée sur un compatriote vellave Pierre Julien sculpteur (1731- 1804) est publiée en 1904 à Paris chez Albert Fontemoing mais imprimée au Puy par Marchessou. C’est un ouvrage très documenté illustré de photos prises par l’auteur à Rambouillet puisque la Laiterie de la Reine est l’oeuvre majeure de Pierre Julien.
Le lauréat rentre alors dans son Velay natal où il est admis le 4 février 1904 au sein de la société d’Agriculture de la Haute-Loire, il vient en effet d’acheter sur adjudication à Chadenac, sur la commune de Ceyssac, un grand domaine agricole congréganiste où les Frères ouvriers de Saint François Régis tenaient un orphelinat d’apprentissage des métiers agricoles avant d’en être expulsés en juillet 1903. Assisté par des salariés, l’Abbé Pascal y déploie des talents d’agronome épris de progrès et complète la ferme-modèle existante par une laiterie centrifugeuse moderne. Il continue à peindre et à exposer tout en préparant des publications sur les fondeurs de cloches de Chadenac et de Sanssac ainsi que sur les artistes locaux, tandis qu’il se chuchote dans le pays que ce prêtre sans ministère passe pour une brebis galeuse auprès de ses confrères et des autorités diocésaines. L’évêque malade et âgé ayant démissionné après avoir été chassé de son palais épiscopal, l’Abbé Pascal est sans doute convoqué par son successeur installé en 1907 et probablement mis en demeure de choisir rapidement entre les obligations de son sacerdoce et ses multiples activités agricoles et artistiques. Comme il a gardé d’excellentes relations au Louvre et sans nul doute entendu parler de l’École de Rambouillet ce n’est pas par hasard qu’il demande à venir exercer dans le diocèse de Versailles. Il se retrouve ainsi vicaire à Chaville dès le 17 avril 1908 et vient d’avoir 42 ans lorsqu’il est nommé le 5 août 1909 curé desservant de Grosrouvre. Il y fait aussitôt transporter son imposante bibliothèque, sa collection estampes, son chevalet et ses pinceaux.

En 1913, son cher et unique neveu Félix Pascal a été admis à l’Institut National Agronomique de Paris, rue Claude Bernard, afin d’y préparer son diplôme d’ingénieur agronome et de lui succéder à Chadenac, mais comme tant d’autres il est mobilisé en 1914 et tombe sur le front de la Somme le 10 octobre 1916. L’Abbé fait face à ce drame familial, compte et recompte les morts de la paroisse dont il fait graver les 37 noms sur deux grandes plaques scellées sous le clocher, s’implique dans le projet de monument aux morts dont la paysanne en deuil est si semblable à la mère de Félix et apporte à chaque rapatriement de dépouilles de soldats au cimetière de Grosrouvre un soin et une dignité exemplaires.
Comme il lui faut des raisons de continuer à vivre et en donner à ses paroissiens, l’Abbé imagine en outre d’embellir son église en la parant de grandes peintures murales résumant les étapes de la vie chrétienne et les travaux champêtre de la population de Grosrouvre. Il en confie l’exécution au peintre versaillais Pierre-Léon Dusouchet ( 1876- 1936) et en réalise lui-même une partie, l’ensemble n’est terminé que dans les premiers mois de 1926.
Décédé subitement au matin du 2 juillet 1932 à l’âge de 65 ans, l’Abbé Pascal est ramené en Haute-Loire où il est inhumé au cimetière de Bains dans le caveau familial qu’il a lui-même conçu pour accueillir la dépouille de son neveu. Une grande plaque en bronze orné d’un médaillon rappelle sa mémoire dans l’église de Grosrouvre qui fut le cadre de son seul ministère effectif et qu’il a aimée « comme son épouse » pendant près de 23 ans.
GROSROUVRE d’un siècle à l’autre, p. 80-81

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