Céline à Grosrouvre :

C’était en cette saison des feuilles mortes en 1959. Je roulais avec ma Triumph dans le département des Yvelines, et j’étais revenu, quelques mois plus tôt, de la guerre dite « maintien de l’ordre » en Afrique du Nord où j’avais été rappelé en 1957, comme officier de réserve de l’Armée de l’air. Le gouvernement Guy Mollet avait ainsi cassé mes études au profit de ce qu’on nous apprit plus tard à ne pas appeler une « guerre ».
Marcel Aymé n’était pas milliardaire, je l’ai suffisamment côtoyé soit à Montmartre ( rue Paul Féval puis à son dernier domicile, rue Norvins, en face de chez Gen Paul que nous allions voir souvent lorsque le peintre voulait bien recevoir « les gens de la haute », disait-il, puis au Cap Ferret près de Bordeaux, pendant mes vacances, où il vivait l’été, villa Pouquette, petite maison dans la pointe du Cap près du quartier modeste « des Pêcheurs ». Mais, grâce à ses pièces de théâtre, il gagna suffisamment pour s’acheter une maison à Grosrouvre,  » La Voisine « , à quelques minutes de Montfort-l’Amaury. Il y passait d’heureux automnes avec sa femme Marie-Antoinette , sa fille Colette, ses petites-filles Françoise et Isabelle. J’ai connu là quelques heures fruitées d’automne et de roboratives amitiés. Dans le gazon, sous les grands arbres, une gentilhommière blanche écoutait les silences de Marcel Aymé qui ne parlait que par monosyllabes ou même pas du tout.

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Ce week-end, je n’avais pas de rendez-vous avec lui à Grosrouvre. Mais j’arrêtai ma Triumph et sonnai à la grille. Marcel Aymé m’ouvrit, accompagné d’un homme en pèlerine et qui s’appuyait sur une canne. Marcel Aymé me le présenta comme quelqu’un que j’aurais dû connaître, mais que je n’avais jamais rencontré, et je n’entendis pas le nom du personnage sur les lèvres de Marcel Aymé. Nous marchions sur les feuilles mortes, et j’étais fort gêné, me sentais involontairement piégé entre Marcel Aymé qui se taisait et un personnage que je ne connaissais pas de visu.
C’est l’homme à la canne qui débouta le silence. Il me demanda :
– D’où venez-vous ?
Je croyais qu’il me demandait si, en voiture, je venais de Paris ou d’ailleurs.
– Je rentre de la guerre d’Afrique du Nord.
– Ah ! Moi, je n’ai jamais été violent, j’ai dénoncé la violence. Même en 39.
On apporta les apéritifs. Il buvait de l’eau.
D’une voix pâteuse, j’osai lui dire que j’étais peintre.
– Ah ! peintre. Oui, peintre, dit-il. Dans quel style ? C’est rare, un style. Ce qui m’intéresse, c’est le style. Moi, je suis lyrique…
– Je peins la guerre. Pas celle que j’ai vécue en Afrique du Nord. Je peins Les Croix de bois de Dorgelès.
Il parlait « du nez » avec une petite voix murmurante. La lippe désabusée. Je ne savais plus quoi répondre. Je me rappelais ma première rencontre, de nombreuses années aupavarant, avec Marcel Aymé à Montmartre. Pendant une demi-heure, il me laissait parler. Et plus je parlais, plus ses paupières se fermaient comme des persiennes, des jalousies, et son mince regard presque fermé me transperçait. Je lui parlais de tout, des poètes, d’Apollinaire et, au hasard, de Max Jacob, « mort au camp de Drancy en 1944″, ajoutais-je pour faire étalage… Et Marcel Aymé, ouvrant ses grands yeux, prit son dictionnaire en main, ouvrit la page à la lettre J et me dit:  » C’est vrai, c’est bien à Drancy – Oui, je peins la Guerre, avais-je dit à l’inconnu à la canne, qui me répondit:
– La vraie inspiratrice, c’est la mort…
Marcel Aymé ajouta :
– Céline a raison, pour les écrivains comme pour les peintres.
Je venais d’apprendre que l’homme à la canne s’appelait Louis-Ferdinand Céline…Guy VIGNOHT
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