LES CROIX EN FONTE DE NOS ANCÊTRES

Brève histoire de la fonderie d’art funéraire en France

 d’après les recherches de Pierre Martin

 

Les croix métalliques anciennes sont encore nombreuses dans nos cimetières.

Elles proviennent des régions de mines de fer principalement du nord-est de la France. De tailles variées et de différentes formes, plates ou creuses, elles sont décorées de motifs profanes ou religieux. Leur identification se fait à partir d’anciens catalogues des fonderies, difficiles à trouver car devenus rares.

 

HISTORIQUE

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, en règle générale, sur leurs tombes, les familles aisées mettaient un monument en pierre gravée : dalle, stèle, croix… monuments qui subsistent encore dans nos cimetières, tandis que les peu fortunés mettaient une simple croix en bois qui, avec le temps, ont toutes disparu et ont été remplacées par des croix métalliques.

La prolifération des fonderies engendra dès 1860 une baisse des prix des produits en fonte moulée, qui les rendirent très attractifs, tels que les croix funéraires, qui furent produites en grande quantité.

Il est difficile de dater ces croix par rapport à la date de décès figurant sur le monument, car souvent elles ont été mises en place pour un ancêtre décédé antérieurement et réemployées ultérieurement. De même, il n’est parfois pas possible d’attribuer un modèle à un fondeur car certains modèles ont été produits par plusieurs fonderies, compte tenu des reprises d’établissements, fusions et acquisitions.

 

La fabrication

En métallurgie, la première matière obtenue de la réduction du minerai de fer dans les hauts-fourneaux est la « fonte de fer », que l’on utilisa sous cette forme dès le XVe siècle, uniquement pour mouler des canons et des boulets. Cette fonte dite de première fusion était retravaillée pour obtenir du fer qui servait principalement à faire de la clouterie et de l’outillage.

Au début du XIXe siècle, le développement de la sidérurgie permit la mise au point de techniques d’affinage soit pour obtenir du fer, soit pour refondre de la fonte de 1ère fusion. On obtint la fonte dite de 2e fusion et on produisit par moulage des objets d’ornement et du bâtiment, tel que grilles, balcons, portes, tuyauteries, poêles, lavabos, fontaines et de la statuaire civile et religieuse dont les croix funéraires.

Pour obtenir une croix en fonte de forme plate, à partir d’un modèle en bois dur, on fait une empreinte en creux dans un mélange argilo-sableux, puis le métal en fusion, sous forme liquide est versé dans cette empreinte. Pour les pièces en creux, la technique de fabrication est plus difficile, car il faut faire un noyau en sable qui, mis à l’intérieur du moule, réalise le creux de la croix.

 

Transport et distribution

C’est le développement du chemin de fer vers 1850, qui a permis l’approvisionnement de l’ensemble des départements français. Les croix voyagent aux frais, risques et périls des destinataires. Elles sont soit en vrac dans la paille, soit emballées dans des caisses ou cadres en bois. Les fonderies de Saint-Dizier ou Tusey demandent le retour de ces cadres ou caisses démontés et des bâches, aussitôt le déchargement.

La distribution devait s’effectuer suivant deux phases :

1°) les grossistes : dépositaires régionaux qui s’approvisionnaient directement dans les fonderies.

2°) Les détaillants : marbriers ou entreprises de pompes funèbres qui s’approvisionnaient chez les dépositaires et distribuaient aux particuliers.

 

Le coût

Vers 1926, une croix était vendue départ usine 230 à 300 F les 100 kg, plus les frais d’emballage de 1 F par 10 kg et le coût du transport par chemin de fer d’environ 18 F pour 300 kg. Pour une croix de taille moyenne de 1,20 m de haut pour un poids d’environ 16 kg, celle-ci coûtait environ 50 F, rendue chez le dépositaire. À cela il faut ajouter le prix de mise en œuvre et le bénéfice du marbrier ; on peut estimer le prix d’une telle croix en fonte, mise en place dans un cimetière à 150 F, soit le salaire d’une semaine de travail pour un ouvrier.

 

CARACTÉRISTIQUES DES CROIX

Elles sont de 3 types :

– Plates ajourées, les plus courantes car faciles à mouler, étant relativement planes et utilisant peu de matière, moins chères, Elles représentent 80 % des croix

– Plates ou légèrement convexes, pleines

– Creuses à section : ronde, demi-ronde, hexagonale, octogonale, carrée ou rectangulaire. Ces croix sont plus rares, car d’un coût plus élevé dû au moulage plus difficile et mettant en œuvre plus de matière première.

Elles sont moulées d’une seule pièce pour les croix plates et en plusieurs éléments pour les croix creuses, comportant des motifs géométriques et floraux divers, sculptés en règle générale, en bas-relief pour les croix plates et en ronde-bosse pour les croix creuses, ainsi que des personnages tels que Christ, Vierge, Saint, Ange. Ces personnages sont parfois rapportés sur la croix, fixés par des vis, rivets ou soudures.

 

Le décor des croix

Elles offrent une grande diversité de décors, plus de 2600 modèles différents ont été recensés dans les différents catalogues de fonderies ou hauts-fourneaux.

La croix latine comporte souvent un décor géométrique plus ou moins complexe, ou des motifs végétaux qui ont une connotation symbolique : le plus courant est le lierre, mais aussi la rose et le roseau.

Des couronnes végétales sans début ni fin symbolisent l’éternité. Le lys (pureté), les roseaux (fragilité de la vie, ou l’eau mêlée au vin de l’Eucharistie), les roses fleurs et fruits (l’amour) et beaucoup d’autres fleurs : arômes, pensées (souvenir), tulipes, immortelles, palmes, chrysanthèmes, fleurs et fruits de marronnier, pomme de pin, chardon…

On trouve aussi au centre du croisillon : un sablier, souvent ailé, symbolisant la vie qui s’écoule, une urne funéraire simple, un cœur enflammé entouré d’une couronne d’épines. Des accessoires religieux tels qu’encensoir, calice, hostie…

Dans les motifs chrétiens, le plus courant est un Christ crucifié, une Vierge, des anges ou des saints.

L’Eucharistie est représentée par la présence d’épis de blé et d’une vigne chargée de raisins : le pain et le vin (la chair et le sang du Christ). La Sainte face ou le Mandylion : linge avec la représentation du visage du Christ. Des fleurs à cinq pétales ou étoile à cinq branches pour les cinq plaies du Christ. La Bible, le Triangle divin, représentant la Trinité, avec parfois en son centre l’Œil divin.

Un type de croix fut manifestement très prisé : celle avec les symboles des 4 apôtres de l’Apocalypse de Saint-Jean : elle a été produite pratiquement par toutes les fonderies avec quelques variantes.

 

Les acronymes. On trouve généralement INRI (Iesvs Nazarenvs Rex Ivdoeorvm) : Jésus de Nazareth Roi des Juifs, placé au-dessus du Christ. Parfois des lettres entrelacées symbolisent le Christ ou la Vierge au centre de la croix : IHS (Iesus Homo Salvator) : Jésus Sauveur des Hommes ; AM (Ave Maria).

 

Les Christ se présentent sous deux formes, soit faisant partie intégrale de la croix lors du moulage et dans ce cas ils sont de petite taille, soit rapportés et de plus grandes dimensions. Les Christ rapportés sont souvent ceux des sculpteurs Edmé Bouchardon et Jean de Bologne, sculpteurs décédés depuis plus de 100 ans, dont les œuvres sont tombées dans le domaine public.

Ces Christ ont été repris par plusieurs fonderies sur leurs croix, en leur apportant quelques modifications, tel que : le périzonium, l’étoffe qui cache la nudité du Christ, peut être noué devant, à droite ou à gauche, et de forme variée ; la chevelure, sa forme, sa position, avec ou sans couronne d’épines.

Le Christ est représenté soit crucifié avec 3 clous, tel que le pratiquaient les Romains, ou avec 4 clous, les pieds côte à côte, représentation depuis le XVIIe siècle.

 

Les Vierges sont également moulée d’origine sur la croix ou rapportée. Il existe plusieurs variantes : avec couronne de fleurs sur la tête ou voile, bras étendus horizontaux ou vers le bas, mains ouvertes, ou mains jointes sur le cœur, tenant parfois l’enfant Jésus…

Sur le même modèle de croix, on peut soit n’avoir aucun sujet, soit un Christ, soit une Vierge.

 

Les Anges vont souvent par deux, pour élargir et consolider le bas de la croix. Ils sont debout ou agenouillés, de face se regardant ou dos à dos mains jointes. Mais ils existent aussi seuls et leurs ailes sont de dimensions et de formes très différentes suivant les modèles.

 

DIFFUSION des CROIX

Sous la houlette de Pierre MARTIN, en 2016, un inventaire détaillé, effectué dans 44 cimetières de l’est du département de la Mayenne, a donné : 1580 croix en fonte recensées, en bon état, dont plus de 90 % ont été identifiées, qui proviennent de 15 fonderies différentes. Ce qui prouve que la diffusion de ces croix était bien faite par l’ensemble de la profession, quelle que soit la taille de l’entreprise. Depuis, ce sont 178 cimetières de Mayenne qui ont été inventoriés, ainsi que 13 dans d’autres départements et à l’étranger.

 

Le cimetière de Grosrouvre comporte 20 croix en fonte dont les fondeurs ont pu être identifiés par Pierre Martin, grâce à sa connaissance du sujet et aux catalogues de fonderies qu’il a pu réunir. Le résultat fait apparaître que ces croix proviennent de 8 fonderies différentes, situées dans 4 départements :  Haute-Marne, 4 fonderies  =  12 croix ;  Meuse, 2 fonderies  =  6 croix ;  Ardennes, 1 fonderie  =  1 croix ;  Indre-et-Loire, 1 fonderie = 1 croix.

 

Le cimetière de Montfort-l’Amaury, dont 35 croix en fonte ont été photographiées, a également fait l’objet des attentions de Pierre Martin. Il en résulte que ses croix proviennent de 9 fonderies différentes, situées dans les mêmes 4 départements :  Haute-Marne, 6 fonderies = 20 croix ; Meuse, 1 fonderies = 8 croix ; Ardennes, 1 fonderie = 3 croix ; Indre-et-Loire, 1 fonderie = 1 croix.

Les modèles de 3 croix restent à identifier.

 

DISPARITION et SAUVEGARDE DE CE PATRIMOINE

La production des croix s’est arrêtée vers les années 1950. Dès 1955, la reprise de concessions anciennes a vu le début des disparitions des croix en fonte ou parfois leur remplacement par des monuments en pierre.

Ces Croix de Fonte méritent d’être sauvegardées et restaurées.

Certaines communes ont mis en place une procédure de conservation :

  • Le mobilier funéraire est restauré et réutilisé au même endroit ou sur une nouvelle tombe.
  • Chaque fois qu’une de ces tombes est relevée, la croix est fixée dans un coin du cimetière, ou le long d’un mur, avec si possible un panneau donnant l’origine de la croix et la signification des symboles qui la couvrent.
  • La concession est maintenue en place et fait l’objet d’une procédure d’inscription au patrimoine communal, comme à Grosrouvre*

 

* Le conseil municipal, après avoir délibéré :

– Autorise le Maire à reprendre les tombes indiquées et d’inscrire au patrimoine communal les tombes indiquées dans le tableaux ci-dessous : [..]

– Dit que les tombes inscrites au patrimoine communal seront remises en bon état de propreté, de solidité et de sécurité par la commune. Plus aucune inhumation ne pourra avoir lieu dans les tombes inscrites au patrimoine à dater de ce jour,

Le Conseil Municipal approuve à l’unanimité

(Extrait de la séance du 15 octobre 2018)

 

 

Sources documentaires :

L’A.S.P.M. (Association pour la Sauvegarde et la promotion du Patrimoine Métallurgique) haut-marnais, créée en 1990, pour la sauvegarde du haut-fourneau de Dommartin-le-Franc, a élargi son action à tout ce qui est fonte d’art française dans le monde : production, diffusion, conservation…

www.fontesdart.org  (réseau international de la Fonte d’art et de la métallurgie ancienne) propose trois grands domaines :

– la présentation de l’art de la fonderie

ars-metallica (centre de ressources lié au conservatoire de Dommartin-le-Franc)

e-monumen, base de données géolocalisée du patrimoine monumental français dans le monde. Elle recense les monuments publics et le décor urbain créés principalement au XIXe siècle, utilisant le métal : bronze, fonte, plomb…

www.ermina.fr Une équipe interdisciplinaire d’études et de Recherches archéologiques sur les Mines anciennes et le Patrimoine industriel.

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